Thèse Évaluation des Élèves et Socialisation H/F - Doctorat.Gouv.Fr
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Les missions du poste
Établissement : Université de Picardie - Jules Verne École doctorale : Sciences Humaines et Sociales Laboratoire de recherche : CAREF Centre Amiénois de Recherche en Education et Formation Direction de la thèse : Lucie MOUGENOT ORCID 0000000172735629 Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-06-01T23:59:59 Ce projet vise à approfondir la compréhension des enjeux éducatifs actuels relatifs à l'évaluation scolaire, en mettant l'accent sur la façon dont celle-ci est vécue par les élèves au quotidien et sur ses incidences en termes de socialisation. Les recherches sur l'évaluation scolaire sont nombreuses, mais elles intègrent rarement une approche systémique permettant d'en comprendre les rouages et leurs effets. Cette recherche analysera les effets socialisateurs des dispositifs évaluatifs, en tenant compte des caractéristiques des élèves et du contexte défini à plusieurs niveaux, des pratiques enseignantes et du contexte institutionnel. Une étude qualitative explorera la manière dont les élèves vivent l'évaluation à ses différentes étapes et les dispositifs seront analysés en tenant compte des contraintes qui pèsent sur les enseignants et de leurs propres représentations. Le projet vise à mettre en lumière les logiques socialisatrices des expériences évaluatives et à identifier des contradictions entre intentions et pratiques, entre effets escomptés et effets réels. L'évaluation au XXIe siècle touche tous les domaines de la société et envahit chaque jour un peu plus le quotidien de chacun. Si l'évaluation est censée guider et réguler l'action, la recherche scientifique a pu montrer que les pratiques évaluatives basées essentiellement sur des données quantifiées ont des effets délétères pour les personnes concernées par les résultats (Cassin, 2014), et plus encore lorsqu'il s'agit d'enfants (Merle, 1998, Butera, Buchs et Darnon, 2011). L'utilisation des indicateurs (notes, pourcentages, lettres, etc.) est à la fois déshumanisante et inefficace (Cassin, op. cit.) et relève d'une véritable « gouvernance par les nombres » (Supiot, 2015) qui soutient l'idée d'une société harmonieuse fondée sur le calcul.
Le domaine scolaire, en France, n'échappe pas à cette omniprésence de l'évaluation, qui est d'ailleurs de plus en plus renforcée par les dernières réformes (réforme du bac, fonctionnement de Parcoursup, systématisation des évaluations nationales, réforme du brevet à venir, etc.), celles-ci aboutissant toutes à des résultats quantifiés, comparés et ayant, par la suite, des conséquences importantes pour l'avenir des élèves. L'omniprésence de la notation, qui accompagne largement les évaluations dans le second degré, concourt au fil du temps à définir les contours d'un contexte hautement évaluatif (Butera, Darnon et al., 2006), où le contrôle est quasi permanent, où la tension est toujours palpable pour les élèves qui doivent sans cesse rendre des comptes, faire leurs preuves et éviter de faire des erreurs.
Plus qu'une compétition dans laquelle les adversaires seraient clairement identifiés et où la victoire induirait l'échec des autres, le système scolaire français crée davantage une mise en concurrence généralisée, organisée pour partie par les évaluations, à différents niveaux. Pour Simmel (1995 {1908}), cette concurrence se définit comme une lutte indirecte caractérisée par un effort parallèle de toutes les parties en vue d'un seul et même enjeu. L'une des conséquences est que les personnes épuisent leurs forces tour à tour ; certaines se font éliminer sans pour autant engendrer dans l'immédiat la victoire des autres. À l'école, ce système concurrentiel ne s'exprime pas uniquement lors des examens, mais au quotidien, par les évaluations, les notes, les bulletins ou bilans, soit tout un système de contrôles et de sélections insidieuses qui émet un jugement sur les élèves et leur travail. Le problème est d'autant plus tenace que les enquêtes montrent qu'en France, ceux qui obtiennent les meilleurs résultats sont surreprésentés parmi les personnes d'origine sociale et économique favorisée ; notre école ne parvient donc pas à atténuer les inégalités sociales de départ (voir par exemple les enquêtes PISA 2015, 2018, 2023). Par ailleurs, selon une logique méritocratique et concurrentielle, l'effort et le mérite justifieraient la répartition des biens et des places ; les meilleurs seraient ainsi les plus méritants, disqualifiant peu à peu les autres. Ces représentations de la réussite et du mérite s'insèrent d'ailleurs de façon plutôt fluide dans notre contexte néolibéral qui valorise la concurrence, la performance et la distribution de rétributions (ou sanctions), ainsi que l'attribution de places selon les résultats ou le « mérite » de chacun. « Dans ce contexte méritocratique, les élèves sont inéluctablement poussés à la compétition. Que le meilleur gagne et malheur aux vaincus ! : telle est la loi scolaire » (Buchs, Lehraux et Crahay, 2012, p. 422). Ces constats questionnent ainsi la construction du rapport à autrui par l'école et les dispositifs évaluatifs puisque la concurrence semble largement s'imposer comme mode de socialisation associé à l'évaluation (Mougenot, 2023).
Or, la loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'École de la République de 2013 a appelé à faire évoluer les modalités d'évaluation en instaurant le concept d'évaluation « positive ». La nouveauté de l'approche est toute relative, car elle ne fait qu'officialiser des démarches et outils pédagogiques largement validés par la recherche depuis parfois des décennies, notamment au sujet des bienfaits pour les élèves des évaluations formatives, formatrices (Vial, 2012), interactives (Figari et Remaud, 2014) ou encore constructives (Hadji, 2015 ; 2021), même si le terme « positive » ne renvoie pas directement à un concept explicitement étudié dans la sphère scientifique. En cohérence avec le référentiel de compétences professionnelles, l'évaluation scolaire « devrait » en premier lieu être orientée vers la mise en avant des réussites et des progrès des élèves afin de rompre avec une logique sélective et méritocratique, et ainsi prendre davantage en compte le bien-être des élèves et s'adapter à la diversité.
Nous pouvons ainsi observer une certaine contradiction entre des recommandations officielles récentes, orientées vers des approches encourageantes où l'évaluation est au service des apprentissages et davantage qualitative, et des réformes ou créations de dispositifs qui définissent les contours d'un contexte hautement évaluatif qui tend à s'étirer, par l'omniprésence des évaluations-contrôles qui « comptent » pour l'avenir des élèves et accentuent les inégalités (Butera, 2023).
Cette question de l'évaluation fait l'objet de nombreux travaux en didactique, en sociologie, en psychologie sociale et en philosophie. La plupart d'entre eux abordent une dimension précise permettant de faire progresser les connaissances scientifiques et de comprendre ce qui se joue dans l'évaluation des élèves. Dans ce contexte, la recherche doctorale vise à comprendre, dans une perspective systémique, les effets socialisateurs de ces expériences évaluatives pour les élèves, en s'intéressant, de façon non exhaustive, à ce que ces expériences induisent dans la construction du rapport à autrui (et notamment le rapport aux pairs), aux normes scolaires et, plus largement, dans la construction du rapport à l'institution scolaire. À l'école, la contrainte sociale est particulièrement forte puisqu'elle doit, d'une part, favoriser l'intériorisation de normes et de valeurs et, d'autre part, soutenir l'émancipation par le jeu des contraintes et de la prise d'initiative, ainsi que par la richesse des interactions vécues entre pairs et avec les adultes (Rayou, 2017). Si les interactions avec l'enseignant sont essentielles pour s'approprier les normes de la structure sociale, les interactions entre pairs sont tout aussi fondamentales pour se construire. Le groupe de pairs permet en effet de passer les épreuves de la scolarité (Rayou, op. cit.), de se confronter et d'apprendre à construire des règles ensemble. Or, comme le souligne Dupeyron (2017), des contradictions ne manquent pas de caractériser l'école française, qui revendique la recherche du bien-vivre - l'un des trois principes d'action éducative reliés au bien-être (ibid.) - et qui, en même temps, inflige de façon récurrente des contraintes fortes comme l'obéissance, le silence, les classements, etc.
Une enquête exploratoire réalisée au préalable dans l'académie d'Amiens (Mougenot, 2022 ; 2023) avait d'ailleurs pu mettre en évidence l'existence de liens particulièrement forts entre les enjeux de la socialisation tels qu'ils sont perçus par les enseignants et les modalités de travail majoritairement proposées en classe, celles-ci relevant la plupart du temps d'un travail individuel orienté vers des acquisitions disciplinaires, les interactions entre élèves et le développement de compétences plus transversales étant plutôt mises à l'écart. Cette enquête avait pu mettre en lumière également le fait que les enjeux de socialisation sont souvent perçus par les enseignants comme un préalable, un prérequis, même au collège, voire un problème (et non un enjeu éducatif à part entière) lorsque cette socialisation semble « faire défaut » (ibid.). De fait, la question de la socialisation appréhendée par les pratiques et expériences évaluatives semble pertinente à aborder, vu la place que celles-ci occupent actuellement dans le quotidien des élèves.
Le projet permettra de façon générale d'apporter des éléments de compréhension relatifs aux enjeux éducatifs actuels et à la lutte contre les inégalités, en tenant compte particulièrement du point de vue des élèves.
Les recherches portant un regard sur l'évaluation scolaire sont nombreuses mais elles s'inscrivent rarement dans une approche systémique qui tient compte à la fois du contexte sociétal, institutionnel, des pratiques enseignantes (didactiques et pédagogiques) et des conduites et/ou représentations des élèves. L'un des enjeux de cette recherche doctorale sera d'analyser les effets socialisateurs des dispositifs évaluatifs vécus par les élèves au quotidien en tenant compte de leurs caractéristiques (niveau de classe, origine sociale, sexe) et du contexte dans lequel ils s'inscrivent, ce dernier devant être perçu à différentes échelles.
Une étude qualitative sera envisagée dans un établissement scolaire pour comprendre comment les élèves vivent et appréhendent les situations d'évaluation dans leur entièreté, c'est-à-dire en tenant compte des moments de préparation, d'évaluation, de prise de connaissance des résultats, de régulation, etc. puisque les évaluations ne sont pas des « évènements » mais elles se déclinent chacune en différentes étapes plus ou moins longues et contraignantes, et se surajoutent les unes aux autres.
Il s'agira aussi de mettre en lumière la façon dont les enseignants s'organisent pour évaluer leurs élèves en fonction de leurs intentions mais aussi des éléments contextuels, institutionnels, voire plus individuels.
Cette étude qualitative à visée compréhensive, basée sur le croisement de points de vue, aura pour but de mettre en avant les logiques socialisatrices dans lesquelles s'inscrivent ces expériences évaluatives, du côté des enseignants et des élèves. La question des inégalités sera aussi posée car si l'évaluation tend à montrer les écarts, à hiérarchiser les personnes, ses effets sont aussi différenciés selon le vécu des élèves, leur place dans le groupe, les plus fragiles subissant alors davantage ses effets délétères (Butera, 2023). L'intérêt porté à leurs propres représentations sera alors une réelle plus-value pour la recherche.
Le profil recherché
Le ou la candidate devra avoir validé un master (de sciences de l'éducation ou sociologie de l'éducation) dont la thématique du mémoire devra porter sur un sujet proche de celui-ci.
Il ou elle devra maitriser différentes méthodologies propres aux recherches en sciences sociales et bien connaitre le fonctionnement des établissements scolaires.