Les missions du poste

Établissement : Université de Picardie - Jules Verne École doctorale : Sciences Humaines et Sociales Laboratoire de recherche : TRAME Unité de recherche Texte, Représentations, archéologie, Autorité et Mémoire de l'antiquité à la renaissance Direction de la thèse : Audrey DURU ORCID 0000000191878721 Début de la thèse : 2026-09-01 Date limite de candidature : 2026-06-03T23:59:59 La thèse s'attachera à des écrits qui sont valorisés par une autorité d'auteur à l'automne de la Renaissance et à leurs effets dans leur premier contexte d'émission. Les catégories actuelles de littérature et d'écrivain tendent toutefois à brouiller la compréhension de l'inscription dans l'histoire immédiate des textes alors produits sous couvert de cette autorité. Une façon d'élucider l'autorité lettrée pendant les guerres de Religion peut être de recourir à un outil heuristique, la catégorie du genre féminin. Cette dernière instaure une distance critique envers les évidences attachées à ce qu'est une oeuvre littéraire et savante, surtout lorsque cette dernière est envisagée à partir du canon.
L'approche par le genre féminin vise donc à favoriser une réévaluation non seulement de la création lettrée au féminin à l'époque des « troubles » de Religion (1560-1630 environ), mais aussi de l'action de femmes dans l'histoire immédiate par l'écriture et par la publication. La catégorie du féminin permet de surmonter la coupure disciplinaire entre approche historienne, plutôt politisante, et approche littéraire ou religieuse, plutôt dépolitisante. L'enjeu général est en effet de mieux comprendre l'activité lettrée et ses propres effets politisants et dépolitisants à une période cruciale pour la construction de l'État français moderne.
Pour clarifier cette question, la thèse réunira une quinzaine d'oeuvres poétiques féminines, françaises et éventuellement latines, inscrites dans un humanisme européen lui-même féminisé. Il s'agit d'une douzaine de recueils de vers imprimés et de quelques pièces importantes isolées, imprimées ou manuscrites. La thèse engagera ainsi une enquête sur l'élaboration de voix ou de paroles féminines à partir des modèles textuels existants et des représentations de l'auctorialité, dans le cadre de l'imitation rhétorique et poétique. L'auctorialité féminine n'est en effet pas le simple pendant de l'autorité lettrée masculine.
De cette façon, la thèse abordera les productions des différentes réformes chrétiennes (variété du catholicisme romain et du calvinisme), participant de positions d'orthodoxie, de concorde ou de dissidence selon leur contexte. Elle investira en particulier le terrain du discours chrétien, tant doctrinal et moral, que spirituel voire mystique, en lien avec l'analyse des normes qu'il prescrit et de ses modulations féminines. La catégorie du discours spirituel tend à gommer la variété des savoirs en jeu dans l'écriture : la thèse a aussi pour objectif de mettre au jour la mobilisation féminine de savoirs très divers, sous couvert de spiritualité. Elle contribuera de manière originale à l'exploration d'une épistémologie au féminin, domaine d'étude ouvert par les concepts de points de vue et de savoirs situés (standpoint de Nancy Harstock, 1983, et situed knowledges de Donna Haraway, 2007).
Par cette étude de la poésie spirituelle au féminin en contexte de conflits confessionnels, il s'agira donc d'éclairer réciproquement trois notions : ce qu'on appelle désormais littérature, les normes féminines de genre, le fait religieux et spirituel dans ce double contexte. Outre la rhétorique et la poétique, la mobilisation d'outils élaborés par les sciences humaines est attendue. L'analyse s'attachera à l'élaboration et à l'émission des oeuvres, mais aussi à leur diffusion, leur réception et leurs usages, y compris jusqu'à nous. Cette pluridisciplinarité peut inclure philosophie, sociologie (trajectoires d'autrices et réseaux, agentivité), histoire du livre et de la publication, de l'érudition et des savoirs (étude de pratiques), etc. La thèse proposée prend place dans l'élan d'un renouvellement international de l'historiographie (y compris littéraire) à partir de la catégorie de genre. Très fécond pour le XVIe siècle français depuis au moins les années 1990 en Amérique du Nord (Canada), soutenu par la création de sociétés savantes (SSEMWG aux USA, SIEFAR en France), il s'est illustré par des études transversales (par E. Berriot-Salvadore, L. Timmermans, E. Viennot), ainsi que sur des autrices majeures (Marguerite de Navarre, Louise Labé, Marie de Gournay...). Il a suscité des éditions savantes qui seront mobilisées dans l'étude (Anne de Marquets, les dames Des Roches, Marie de Romieu, Gabrielle de Coignard, Anne Picardet). L'épistémologie au féminin est elle-même une question transséculaire, émergente pour le XVIe siècle français (voir Femmes à l'oeuvre dans la construction des savoirs, éd. C. Trotot, Cl. Delahaye, I. Mornat, 2020).
La thèse s'inscrit également dans la lignée des travaux abondants depuis l'après-guerre, en France et à l'étranger, sur l'expression poétique de la spiritualité à l'époque des réformes, via des rééditions savantes ou des études, qu'il s'agisse d'éclairer l'enrôlement des libellistes en vers (thèses récentes de M. Gac en 2021, A.-G. Leterrier-Gagliano en 2022), la stylistique évangélique et protestante (M. Richter, I. Garnier...), l'intertextualité biblique (sur les psaumes par M. Jeanneret, sur le style hébraïsant par V. Oberliessen, études coll. sur le Cantique des Cantiques...), les structures méditatives en prose ou en vers (T. Cave, J. Goeury sur la poésie de dévotion, A. Duru...), la productivité théologique de la fiction poétique (A. Mantero, Ch. Bourgeois...), le pétrarquisme spirituel (D. Fliege), etc. La contribution féminine à cette expression est signalée au moins dès 1969, dans la thèse de T. Cave soutenue à Cambridge.
Aiguillonnée notamment par les travaux sur l'oeuvre spirituelle de Marguerite de Navarre, une étude collective de 2022 entreprend de croiser ces deux courants (L'autorité de la parole spirituelle féminine en français au XVIe siècle, dir. M. Clément, I. Garnier, D. Krawczyk). Afin de poursuivre l'ouverture de voies d'enquête neuves, la thèse recourra, sans exclusive, aux apports de l'histoire du livre et de l'édition, par exemple suivant l'approche culturelle du livre, ainsi qu'aux outils de la sociohistoire, qui examine les usages de l'écrit et les actions par l'écriture (travaux du Grihl). Grâce à la catégorie du féminin, l'enjeu théorique général est de mieux comprendre l'activité lettrée et ses effets politisants et dépolitisants, à une période cruciale pour la construction de l'État français. Le livrable principal est une étude problématisée et systématique, qui donne une perception globale de la poésie dans le domaine français à une période moins bien connue que celle de François Ier ou d'Henri II (« la Pléiade »). Cette étude apportera une contribution significative à la connaissance de l'activité lettrée et érudite pendant les guerres de Religion. La possibilité de l'analyse de la poésie spirituelle en termes de genre sera bien entendu évaluée, à l'issue de propositions ponctuelles en ce sens (voir Gary Ferguson), et ses conditions précisées. La thèse reliera ensuite de façon critique et neuve des travaux récents ou plus anciens, portant sur des oeuvres rééditées de manière critique (sonnets ronsardiens d'Anne de Marquets, éd. Gary Ferguson ; odes spirituelles d'Anne Picardet, éd. Colette H. Winn, par exemple) pour en dégager une synthèse, ou bien proposera une étude originale d'écrits inédits dus à des personnalités féminines encore méconnues.

Le profil recherché

Formation et diplômes de lettres, de préférence avec des travaux de master portant sur la littérature d'Ancien Régime et / ou la Renaissance française.

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